Blog des Laureats de la Commission Franco Americaine

Sep 25, 2018

"Soixante ans plus tard, comment ne pas rendre hommage à la générosité et à la lucidité des hommes politiques américains de l’époque?"

Henri Buc, France
Chercheur, 1963-1965
Harvard University

Une mince ligne dans mon Curriculum Vitae indique qu’entre septembre 1962 et mars 1965, j’ai pu bénéficier d’une bourse Fulbright. Celle-ci m’a permis d’aller travailler dans le laboratoire du Professeur Paul Doty à l’université de Harvard avant de revenir poursuivre ma carrière à l’Institut Pasteur chez le Professeur Monod. Cette mention insignifiante ne rend absolument pas crédit à ce que je dois à votre institution et, au delà, à l’apport constant que votre institution a fourni à la coopération en matière de recherche, apport particulièrement critique dans ces années-là.  Le présent témoignage ne veut qu’apporter une petite pierre au rappel de cette aventure dans le domaine de la Biologie. Plus largement, il veut souligner la visée extrêmement généreuse qui prévalait à l’époque pour intensifier les échanges scientifiques entre les États-Unis et l’Europe.

Mr Henri Buc - Seatle 1970

Seattle 1970 : M. Henri Buc, Mme Agnès Ullmann ainsi que Michel Fosset et Ph. Cohen de dos.

Au lendemain de la guerre, la recherche en biologie avait pris un retard considérable en Europe, alors que des avancées majeures avaient pris place aux États-Unis. La biologie moléculaire prenait naissance. Dès son origine elle entendait donner des fondements moléculaires solides aux phénomènes de réplication et de mutation des génomes, à l’étude de leur expression, à la régulation de leur fonctionnement dans la cellule. Ces études, par commodité, étaient menées essentiellement sur des bactéries et des phages. Le développement antérieur de la biochimie avait dès le départ incité de nouvelles vagues de chercheurs à isoler ces systèmes in vitro pour en étudier le fonctionnement. On commençait alors à déterminer les structures des principaux acteurs de ces mécanismes (La célèbre publication de Watson et Crick définissant la structure de l’ADN date de 1953). Même si la recherche européenne avait beaucoup souffert de la guerre, il existait des ilots, en particulier en France, qui participaient de façon efficace à cet effort. A l’Institut Pasteur de Paris, l’école d’André Lwoff avait dès le début des années 50 montré par quel type de mécanisme une bactérie infectée par un phage pouvait ou non succomber à celui-ci ou assurer sa survie si s’installait entre les deux partenaires un nouveau type de cohabitation. En parallèle, sous la conduite de Jacques Monod, commençait à se préciser un autre mécanisme de contrôle du métabolisme bactérien, celui qui règle l’activité d’une chaine d’enzymes de dégradation agissant sur un composé donné, mécanisme de « feed-back » qui permet d’optimaliser la croissance bactérienne.

Bref, il fallait que ces questions d’ordre essentiellement génétiques et biochimiques, rencontrées par l’école française comme les hypothèses mécanistiques proposées pour en rendre compte, puissent bénéficier des avancées structurales capables de les valider ou de les rejeter. Jacques Monod avait la conviction que ceci ne serait possible que par la formation d’une nouvelle génération de scientifiques possédant la double culture de la physico-chimie d’une part, et de la biologie des régulations de l’autre ; la bourse Fulbright qu’il sollicita pour moi au début des années 60 s’inscrivait directement dans cette perspective, et me permit de me reconvertir efficacement à l’approche de la biologie moléculaire. Pendant ces dix-huit mois, je puis aussi comprendre à sa source ce qui faisait la force de la créativité des universités américaines de premier rang, en particulier un style d’interactions qui levait la pesanteur des contraintes hiérarchiques qui limitaient alors si fortement en France le dialogue entre détenteurs des savoirs et leurs élèves. Nous fûmes ainsi une dizaine de jeunes chercheurs des laboratoires Monod ou Jacob qui purent compléter dans ces années-là leur formation universitaire par un séjour aux USA.

Il est très émouvant de relire aujourd’hui les documents qui montrent la volonté des fondations ou des autorités politiques américaines de fournir aux meilleurs laboratoires européens de biologie les équipements et les moyens financiers dont ils avaient cruellement besoin. L’aide constante de la fondation Rockefeller à l’installation de l’équipement nécessaire au fonctionnement d’un laboratoire de Biochimie dans le service d’André Lwoff est fortement soulignée dans le merveilleux témoignage donné par Melvin Cohn sur le climat de fraternité internationale qui régnait dans les années 1950 dans le fameux grenier de l’Institut Pasteur (1). Je voudrais surtout insister ici sur l’aide inappréciable que le Sénat américain fournit à la création du laboratoire Européen de Biologie Moléculaire à la fin des années 50. Selon le Sénateur L. Hill, il s’agissait en fait de déclencher « an international mobilization for cooperative war against disease and disability », dans un esprit que le Sénateur Humphrey allait magnifiquement définir comme « un plan Marshall pour la recherche médicale ». Dans un discours qui fit date, il engageait les États-Unis en ces termes : “The goal of America, so far as international medical research is concerned, should be to help strengthen the base for foreign discovery. We definitively do not seek to deprive Western Europe of its leading scientific talent by encouraging, for example, mass emigration of scientists to the States. Indeed, we should help and encourage foreign countries to expand their own facilities in their own backyards, so that they themselves are more capable of helping to unlock the mysteries of disease”.

Soixante ans plus tard, comment ne pas rendre hommage à la générosité et à la lucidité des hommes politiques américains de l’époque, et ne pas saluer ce que fut leur admirable succès ? Comment ne pas voir que l’action du Sénateur Fulbright s’inscrivait totalement dans cette perspective ? Comment ne pas espérer que devant les défis plus formidables encore que l’humanité actuelle doit affronter, une autre génération saura retrouver de tels accents ?

Henri Buc, professeur honoraire à l’Institut Pasteur de Paris


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